par Monique Fréchette
Article paru dans le Journal du SFPQ, no 1, février 1999
Le cyberespace, comme tout nouveau territoire, doit se définir socialement.
Sa population, qui est avant tout composée d'une main-d'oeuvre qui soutient sa structure pour le bien-être de ses utilisateurs et ses utilisatrices, a
le droit d'établir et de réclamer le respect d'une éthique sociale qui lui est propre. Voici l'un des enjeux majeurs qui interpellent les syndicats et
leurs membres. Quelles sont les questions éthiques qui sont propres aux inforoutes comme territoire de travail ?
L'éthique sociale, c'est ce qui fait en sorte que, comme collectivité, nous accepterons un comportement ou nous le rejetterons. Pour concrétiser et
baliser notre éthique, notre sens moral collectif, nous avons toute une structure législative qui nous permet de sanctionner les comportements des
individus. C'est ainsi que, dans nos conventions collectives, nous retrouverons des règles qui interdiront aux employeurs et aux personnels
certains comportements considérés comme moralement inacceptables. Les règles, qui interdisent et sanctionnent le harcèlement sexuel en milieu de
travail, sont un bel exemple de la concrétisation d'une pensée éthique. Dans cet esprit, on peut se poser les questions suivantes au sujet des inforoutes
en milieu de travail : que pourrait être l'éthique qui se rattacherait à l'utilisation des inforoutes ? Quels nouveaux comportements nécessitent que
nous nous questionnions sur nos valeurs morales comme travailleurs et travailleuses du cyberespace ? Nos organisations syndicales, nos
gouvernements et nos employeurs ont-ils un rôle à jouer face à une éthique des inforoutes ?
Le cyberespace amène dans son sillage de nouveaux phénomènes directement
liés au travail et il en amplifie certains autres. On peut tenter de les regrouper sous trois grands thèmes à caractère éthique : l'explosion et
l'implosion des barrières géographiques du travail, la surveillance et l'inconduite numérique, la désyndicalisation et l'augmentation du travail autonome.
L'explosion des barrières géographiques
L'explosion des barrières géographiques du travail est un important phénomène des inforoutes. Il provoque un mouvement international des
emplois. Le boulot qui était autrefois effectué sur un territoire couvert par une même législation du travail, par exemple le Québec, se retrouve
éparpillé dans différents pays où les règles du jeu diffèrent de l'un à
l'autre. Les emplois générés par l'utilisation des inforoutes, qui sont déjà
les moins payants, les plus précaires et majoritairement occupés par des femmes, migrent vers des pays où les législations et la syndicalisation sont
moins contraignantes ou totalement absentes. Les pays asiatiques comme la Chine ou l'Inde sont actuellement des territoires privilégiés de ce
mouvement. Ce phénomène n'est pas unique à l'entreprise privée puisque déjà
le gouvernement fédéral canadien a transféré à l'étranger la gestion de banques de données informatiques.
Du point de vue éthique, plusieurs questions se rattachent à ce seul phénomène. Est-il moralement acceptable qu'une entreprise accorde des
conditions de travail différentes pour un même emploi, effectué dans les mêmes temps mais dans des pays différents ? Possédons-nous une réelle
légitimité à vouloir conserver nos emplois alors que la population de pays plus pauvres en a, elle aussi, besoin ? Comment partager une vision commune
de ce qui est moralement acceptable sur le plan du travail avec des individus de cultures différentes de la nôtre comme les Asiatiques, les
Africains ou Africaines, par exemple ? Soyons réalistes ! Sans compter que la seule notion de l'équité salariale est encore l'objet de litige chez-nous!
Malgré la distance physique qui nous sépare, les inforoutes lient maintenant notre sort aux travailleurs et aux travailleuses du monde entier. Si nous
n'exigeons pas que la main-d'oeuvre des pays les plus pauvres bénéficie des mêmes droits que nous, nous verrons nos emplois migrer vers ces pays. Nous
assisterons alors à un appauvrissement des travailleurs et des travailleuses qu'ils soient du Sud ou du Nord. Le dilemme éthique est de taille entre la
tentation d'un protectionnisme national et l'exigence d'une équité internationale.
L'implosion des barrières géographiques
À l'échelle nationale, la délocalisation du travail par l'apparition du travail à domicile, que nous pouvons qualifier d'implosion des barrières
géographiques, pose aussi certaines questions éthiques. Jusqu'où devrions-nous permettre à l'employeur d'exercer une surveillance de nos
activités de travail maintenant intégrées à notre vie privée ? Alors que
famille et travail se retrouvent dans un lieu commun, l'intrusion de l'employeur dans nos vies privées est fortement à craindre. Ce mouvement du
travail vers le domicile de l'employé profite en premier lieu à l'employeur qui y fera l'économie d'espace de bureau, de frais d'équipements et de
main-d'oeuvre. En plus de favoriser la précarité et l'isolement des travailleurs et des travailleuses par l'augmentation de la sous-traitance,
l'employeur semble vouloir pousser l'indécence jusqu'à réclamer d'avoir un regard sur notre vie privée qui se juxtapose maintenant dans un même lieu à nos prestations de travail.
Beaucoup d'autres questions se posent, cependant, devant ces quelques interrogations, nous pouvons déjà conclure que les inforoutes risquent de
devenir l'outil de l'asservissement au seul pouvoir économique d'une main-d'oeuvre à bon marché, fragile et isolée. En ce sens, les objectifs des
syndicats de la nouvelle génération ne devraient pas être étrangers à l'établissement d'une éthique sociale des inforoutes. L'éthique
cybernétique, au-delà des notions philosophiques, devra prendre forme dans des lois et des règlements qui régiront nos sociétés informatiques ainsi que
les droits et libertés de leur nouvelle main-d'oeuvre.
Monique Fréchette