Internet : Une nouvelle tribune planétaire
par Monique Fréchette |
![]() L'envahissement du cyber-territoire, qui fut jadis un paisible lieu d'intellos aux idéologies humanitaires, par une déferlante de commercialisation pourrait laisser croire que l'Internet militant qui s'oppose à un capitalisme sauvage est à ces dernières heures. On peut légitimement se questionner à savoir si les grands empires commerciaux font ombrage aux luttes résistantes du néo-libéralisme sur Internet? Dans les faits, la résistance s'organise et la dissidence fait écho. Mieux, elle connaît des succès et un déploiement mondial. Les citoyens à contre-courant des stratégies purement mercantiles ont développé des tribunes qui s'élèvent au-dessus de cette cybernétique place du marché où les vendeurs d'illusion font grand tapage. Selon des statistiques publiées par le Journal du Net (1), en mars 1999, nous étions 159 millions d'internautes dans le monde. Au Canada, en février 1999, 6,5 millions de personnes utilisaient l'Internet. Ce vaste auditoire planétaire est difficilement négligeable. Le secteur commercial l'a compris, et l'année 1999 a été ponctuée par une offensive des commerçants qui augure d'un nouveau millénaire cyber-lucratif. L'Internet s'est vu envahir par une armada de sites, de technologies et de stratégies commerciales; "l'E-commerce" est né! Dans la mire des adeptes du bénéfice marchand, le client potentiel est sollicité à consommer par une publicité qui a conquis le territoire des médias conventionnels, journaux, radios et télévisions. On sonde l'acheteur, et on tente par tous les moyens d'obtenir des renseignements sur sa vie privée souvent à son insu. Les stratégies commerciales sont développées par des équipes de pointes, recrutées par des chasseurs-de-têtes qui organisent des safaris virtuels à la recherche des meilleurs candidats. Les nouvelles technologies et le cyberespace sont le territoire du mercenaire prêt à se vendre au plus offrant. L'illusion est reine et le pouvoir du cybercommerçant se mesure par sa cotation en bourse. Un univers chimérique où les milliards de dollars coulent dans les tissus fragiles du numérique entre les mains d'une poignée de terriens frénétiques. La résistance politique et sociale Cette agitation commerciale, qui dresse un mur coriace de banderoles criardes devant le regard du citoyen, n'a toutefois pas réussi à distraire tout le monde et les militants de l'anti-libéralisme ont redoublé d'efforts et d'ingéniosité. Notamment, le succès des grandes manifestations de Seattle lors du Sommet de l'OMC en décembre 1999 n'est pas étranger au développement des réseaux de contacts mondiaux via l'Internet. L'organisation ATTAC (2), qui était présente à Seattle est un exemple du succès que peut remporter l'utilisation de l'Internet comme moyen de diffusion et d'action. Né d'une initiative française à la fin de 1998, le réseau ATTAC comptait, en novembre 1999, 13 000 cotisants dont des milliers d'organisations communautaires, sociales et syndicales à travers la planète. Le développement et la coordination ponctuelle des activités de cet ensemble sont réalisables uniquement par le biais de l'Internet. Toujours à Seattle, des organisations, comme l'American Federation of Labour (AFL-CIO) (3), ont été en mesure de nous fournir des comptes-rendus quotidiens via leur site Web sur le déroulement réel des événements de la rue. Depuis l'avènement de l'Internet, les activistes possèdent un atout majeur pour valider l'information véhiculée par les grands réseaux médiatiques. Le citoyen a, à présent, l'opportunité de se référer aux sources des organisations sur leur site Web et leur liste de diffusion par courrier électronique. Un puissant moyen lorsque l'on constate quotidiennement la piètre qualité de l'information au sujet des enjeux politiques et sociaux et une discrimination évidente par les médias dans le choix de l'information transmise. Outre des événements d'envergure comme Seattle, beaucoup d'organisations politiques et sociales se sont approprié l'Internet comme moyen de transmettre leur message et d'organiser la coordination d'actions nationales ou internationales. Déjà en 1997, les militants de Cyberésist@nces (4) prenaient le pouls des possibilités de l'Internet. Suite à l'envoi d'un courrier électronique sur leur liste de diffusion, en quelques heures, une centaine de militants se sont rassemblés devant le Palais de Justice pour protester contre la décision des autorités françaises d'expulser les sans-papiers réfugiés dans l'Église de Saint-Bernard à Paris. Des initiatives locales, telles que la Marche mondiale des femmes (5), un projet tout d'abord à l'échelle québécoise, ont pris une ampleur inattendue par le biais du réseau Internet. Actullement, le projet de la Marche mondiale des femmes a rejoint près de 3 000 groupes de femmes à travers tous les continents du monde, et plus particulièrement dans des régions éloignées d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. Ce réseau permettra des échanges inespérés et la création d'une solidarité mondiale jusque là inédite. La résistance médiatique Partout dans le monde, on constate un contre-courant au grand réseau d'information. L'Internet américain foisonne de sites d'information qui opposent une résistance au discours dominant du capitalisme sauvage, mentionnons ZNet (6) ou The Nation. Mais la francophonie n'est pas en reste. La presse libre francophone s'efforce de rejoindre les populations du globe pour leur offrir une alternative à la pensée unique du libéralisme économique. Afin de renforcer leur position, les médias libres de la francophonie initient des alliances stratégiques en donnant naissance à des regroupements comme le Comité permanent des médias libres (CPML) (7) en France et Altermédia (8) au Québec qui utilisent l'Internet comme moyen privilégié de communication. Notamment, le CPML exerce une veille informationnelle et soutient des actions concernant les enjeux de l'univers médiatique et de la liberté d'expression sur Internet. En plus de jouer un rôle alternatif et d'assurer une garde des droits démocratiques sur Internet, les cybermédias indépendants développent des lieux de rendez-vous comme "Le portail des copains" (9) qui présente les grands titres de nombreux médias indépendants de la francophonie. Les échanges entre les communautés francophones de la presse alternative permettent d'élargir le débat et de constater la globalisation des problématiques liées à l'information. Défendre les droits et libertés Si le commerce a pris possession du territoire cybernétique, des observateurs vigilants de l'éthique des entreprises y avait planté leur drapeau bien avant lui. En effet, la mondialisation et le développement de l'Internet ont rapidement amené les organisations internationales de surveillance des droits de l'homme et des droits des consommateurs à prendre pied sur l'Internet. Des organismes, tels que le Campaigns Labor Rights (10), le Clean Clothes Campaigns (11) ou l'American Civil Liberty Union (12), pour ne nommer que ceux-là, mènent via l'Internet des campagnes de dénonciation de la violation des droits de l'homme. Par des pétitions en ligne, des listes de diffusion, des opérations de mobilisation populaire ou l'accès à des trousses d'information, ces organismes rejoignent maintenant un large auditoire partout dans le monde. On constate aussi que le cyberespace n'est pas un lieu inerte, qui se contente d'informer ou de dénoncer, mais un lieu qui incite à l'action citoyenne. Par exemple, on y trouve des suggestions comme celles du magazine Alternatives économiques qui propose sur son site Web "Les placements éthiques" (13). Le développement du réseau Internet, lui-même, fait l'objet d'une surveillance des droits et libertés des individus. Plusieurs organisations ont vu le jour et tentent d'influencer le cours des événements par des interventions auprès des autorités judiciaires et des gouvernements qui possèdent le pouvoir de légiférer et d'encadrer le développement de l'Internet. D'importantes organisations internationales, Electronic Privacy Information Center (14) et l'Electronic Frontier Foundation (15) ont, par leurs actions de lobbying, une influence indiscutable sur les décisions du devenir du réseau des réseaux. Le recul du gouvernement américain d'adopter le projet de loi "Decenny Act", qui portait fortement atteinte à la liberté d'expression sur Internet fût l'une des importantes victoires d'Electronic Frontier. En France, l'IRIS "Imaginons un réseau Internet solidaire" (16) , l'Assise de l'Internet non-marchand et solidaire (17) et R@S "Réseau Associatif et Syndical" (18) sont autant d'organisations qui ont à coeur le développement démocratique de l'Internet. Ici aussi, on ne se contente pas d'être une présence statique; conférences; séminaires; formations et interventions publiques et politiques sont à l'agenda de ces organisations. D'autre part, le tissus social est conscient de l'importance du phénomène Internet, et malgré des moyens restreints par le désengagement de l'État dans les programmes d'aide, il parvient à lutter contre l'analphabétisme informatique. Au Québec des réseaux comme Communautique (19) et NetFemmes (20) ont pris en charge l'appropriation des nouvelles technologies par le milieu communautaire. En plus de regrouper les intervenants autour de leur site, ils dispensent des formations aux individus à des coûts minimes. Ils mettent aussi à la disposition des organismes communautaires des espaces de développement de sites Web. Par ailleurs, des initiatives visent l'insertion sociale des exclus, on assiste à des expériences telles que le café Internet du journal des sans-abris "l'Itinéraire" (21) à Montréal qui a ouvert les portes du cyberespace au moins nantis. Résister aux monopoles informatiques L'une des menaces qui planent sur l'immense territoire cybernétique est la prise de monopole par des géants de l'informatique. Aussi, on a pu constater que cette menace inquiétait, dans une certaine mesure, le gouvernement américain. Le procès contre Microsoft par le ministère américain de la Justice fût l'une des plus vastes actions antitrust jamais lancées contre une entreprise. Toutefois, ces luttes pour la domination des marchés entre géants de l'informatique Microsoft, Netscape, IBM, Compaq, Intel et d'autres demeurent dans l'espace mercantile du développement des réseaux. Ce que Roberto Di Cosmo a baptisé "le servilisme intellectuel" dans son exposé "Piège dans le cyberespace" (22) pourrait bien être contrecarré par ce qui fut le réel phénomène de résistance des dernières années et qui s'appelle "Linux", un logiciel libre développé à l'origine par un jeune informaticien qui est venu ébranler toutes les notions économiques des géants. La principale singularité de Linux est d'être un logiciel libre, développé de façon collaborative et pour une grande part bénévole par des milliers de programmeurs répartis dans le monde. La vaste communauté rebelle de milliers d'informaticiens épris de liberté comme la Free Software Foundation (FSF) ou l'AFUL (Association Francophone des Utilisateurs de Linux et des Logiciels Libres) (23), qui s'est développé autour du concept de logiciels libres, annonce la naissance du "collectivisme high tech". En démocratisant l'accessibilité aux outils du cyber-monde, cette résistance technologique fait son chemin auprès du grand public et pourrait bien finir par miner les fondements des géants qui ont, malgré tout, des pieds de verre. Conclusion Les organismes mentionnés ci-dessus ne sont qu'une infime partie de la communauté qui forme les résistances socioéconomique, politique et technologique sur l'Internet. Des milliers d'autres organisations militent à l'aide des outils cybernétiques. Toutefois, la multitude pourrait laisser envisager une dispersion du message. L'internaute, sollicité de toutes parts, peut rapidement s'essouffler devant un aussi vaste chantier de causes et de motifs tout aussi valables les uns que les autres. D'ailleurs, sa quête d'information demeure souvent stérile, puisqu'il faut l'admettre, l'Internet est encore un grenier où fourmillent mille et un objets bien mal rangés. Le développement de sites "portail" alternatifs comme le Human Web (24) devient l'une des stratégies importantes à adopter pour le réseau non-commercial de l'Internet. De surcroît, il est à prédire, voire souhaitable, que des alliances verront le jour entre les organisations militantes qui se donneront ainsi les moyens d'accéder à une plus grande visibilité auprès du large public cybernétique.
En conclusion, l'avenir semble prometteur.
La débrouillardise et l'ingéniosité des générations montantes nous permettent de demeurer optimistes quant à un cybermonde soucieux de la condition humaine.
Né parfois du hasard, mais surtout de la nécessité, l'univers de la cyber-résistance n'est pas en voie d'extinction.
Références : (1) Le commerce électronique sur l'Internet en France - http://www.journaldunet.com/ecommerce.shtml (2) ATTAC - http://www.attac.org/ (3) AFL-CIO - American Federation of Labour - http://www.aflcio.org/home.htm (4) Cyberésist@nces http://www.samizdat.net/cyberesistance/ (5) Marche mondiale des femmes - http://www.ffq.qc.ca/marche2000/index.html (6) ZNet - http://www.zmag.org/ (7) CPML - http://www.medialibre.org/ (8) Altermédia - http://www.ao.qc.ca/altermedia/home.html (9) Le portail des copains - http://rezo.net/ (10) Campaign for Labor Rights (CLR) - http://www.summersault.com/~agj/clr/index.html (11) Clean Clothes Campaigns (CCC) - http://www.cleanclothes.org/ (12) American Civil Liberty Union (ACLU) - http://www.aclu.org/ (13) Alternatives économiques - Les placements éthiques - http://www.alternatives-economiques.fr/site/pages_site/54.html (14) Electronic Privacy Information Center - http://www.epic.org/ (15) Electronic Frontier Foundation - http://www.eff.org/ (16) IRIS, Imaginons un réseau Internet solidaire - http://www.iris.sgdg.org/ (17) Assise de l'Internet non-marchand et solidaire - http://www.assises.sgdg.org/ (18) R@S Réseau Associatif et Syndical - http://www.ras.eu.org/ (19) Communautique - http://www.communautique.qc.ca (20) NetFemmes - http://netfemmes.cdeacf.ca/ (21) Journal L'Itinéraire - http://www.itineraire.ca (22) "Piège dans le cyberespace" de Roberto Di Cosmo - http://www.mmedium.com/dossiers/piege/ (23) AFUL - Association Francophone des Utilisateurs de Linux et des Logiciels Libres - http://www.aful.org/ (24) Human Web http://www.humanweb.org/ |