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Introduction à la problématiquepar Monique Fréchette (mars 1998)
La surveillance de la production effectuée par la main-d'oeuvre sur les parcs informatiques ne date pas d'hier.
Il y a déjà plusieurs années, les syndicats avaient porté à l'attention du grand public ce phénomène souvent harassant pour les employés.
Particulièrement, dans le cadre de travail routinier effectué par une main-d'oeuvre souvent féminine, pensons aux téléphonistes de Bell ou aux caissières des supermarchés.
Les employeurs avaient alors prétendu être légitimes de pouvoir calculer à l'iota prêt leur production afin de pouvoir en améliorer la performance.
Aujourd'hui, le phénomène de la surveillance semble inscrit dans les moeurs et l'on entend rarement les syndicats dénoncer l'abus de cet espionnage massif des individus par les employeurs.
Jusqu'à maintenant, la surveillance de la production humaine par le biais de l'informatique se limitait essentiellement à des éléments statiques et quantitatifs,
tels que le nombre d'entrées de données dans un espace/temps limité.
Malgré que devenue extrêmement sophistiquée, cette surveillance demeurait très taylorienne,
c'est-à-dire qu'elle permettait des études de la performance homme/machine et contribuait à l'établissement du coût unitaire, élément de base nécessaire à toutes les gymnastiques de planification opérationnelle.
L'utilisation des ordinateurs en milieu de travail avait une fonction interne de support à la production et à la communication formelle de l'organisation.
La mobilité des accès pour chaque travailleur était restreinte à un périmètre fonctionnel bien défini et facilement repérable.
L'arrivée de l'Internet modifie de façon majeure le portrait du territoire de surveillance.
Ainsi, en plus du quantitatif, l'aspect qualitatif de l'utilisation des ordinateurs en milieu de travail s'amplifie.
L'ordinateur joue maintenant un nouveau rôle dans la vie de l'entreprise, celui d'objet interactif de communication externe.
La fonction informatique a maintenant une place à chaque niveau de l'entreprise, alors qu'elle occupait essentiellement le territoire de la production, voilà qu'elle s'installe partout dans les niveaux intermédiaire et supérieure.
La surveillance des ordinateurs se transforme donc pour aborder les aspects complexes de la communication humaine et s'approprier les clés des portes du cyberespace.
De moins en moins anonyme, le flicage machine se tourne vers des repérages qualitatifs visant les communications des individus et les lieux du cyberespace où l'employé passe son temps de travail.
Le grand débarquement de l'Internet n'a malheureusement pas été accompagné d'une réflexion sur ce nouveau phénomène d'ouverture de l'entreprise sur le gigantesque cyberespace.
L'excitation presque juvénile de plusieurs, tant employeurs qu'employés, devant la multiplicité des possibilités techniques de l'Internet semble laisser une fausse impression de liberté.
Trop souvent mal informée, parce que le moyen leur a été présenté comme superficiel, voire enfantin, une majorité d'individus ne prennent pas au sérieux tant l'Internet lui-même que les dangers reliés à l'utilisation du réseau des réseaux.
Conséquemment, nous assistons à des comportements déviants, à une délinquance informatique, à des dérapages involontaires et à une mauvaise utilisation de l'Internet.
Ce qui fait dire aux employeurs que la surveillance est nécessaire ou encore que l'Internet est une nuisance dans l'entreprise et que son utilisation doit en être restreinte et surtout surveiller.
Trop souvent, beaucoup plus préoccupés par les nouveaux gadgets à la mode que par l'envers de la médaille technologique, plusieurs employés ne soupçonnent même pas la possibilité d'être épiés!
Ce dossier spécial tentera de faire un tour d'horizon des moyens techniques du «flicage machine», de l'intrusion des hackers, du sabotage et des dérapages.
Toujours dans une approche des relations du travail, je vous invite à porter un regard éthique et juridique sur l'utilisation de l'Internet dans un milieu de travail.
Finalement, je vous proposerai un questionnement sur l'approche managériale qui devrait être favorisée, la répression informatique ou la maturité informatique?
Le scénario classique ou l'histoire de Jos Piton!
L'histoire peut sembler grossière, voire même caricaturale. Malheureusement, elle n'est que trop proche des scènes quotidiennes des comportements de certains employés et des possibilités qu'offre la surveillance de l'utilisation de l'informatique.
Le scénario se présente comme ceci; 16 :00h, deux collègues de travail sont au bistro, une bonne bière à la main.
La semaine de boulot est terminée. Une semaine, somme toute, pas trop fatigante!
Jos Piton est professionnel pour une firme comptable. Récemment, un technicien lui a installé un ordinateur avec branchement à l'Internet dans son bureau cloisonné.
Dans un premier temps, il a ronchonné prétextant que c'était pour les secrétaires ces trucs là et qu'il n'en avait pas besoin.
Mais la nouvelle politique de la boîte veut que les employés communiquent entre eux par le réseau Intranet et comme les patrons veulent paraître « IN », ils ont proposé que les employés puissent accéder à l'Internet.
Jos a bien un ordinateur branché à l'Internet chez lui mais ce sont les enfants qui l'utilisent la plus part du temps.
C'est la secrétaire de Jos qui lui a appris les fonctions rudimentaires pour se servir du courrier électronique et du navigateur Web.
Alors, depuis quelques mois, Jos Piton tripote son nouveau jouet et il a, depuis ce temps, découvert quelques petites fonctions qu'il croit être miraculeuses.
Retour au bistro, quelques bières plus tard;
Jos Piton (un peu dans les vap.) - «Finalement, je commence à aimer ça avoir un ordi. dans mon bureau.
J'ai envoyé un e-mail à Lolita, aujourd'hui. Tu sais la nouvelle secrétaire qui vient d'entrer.
Moi, quand je la vois passer, elle ne me fait pas reposer, celle-là!»
Le collègue (encore plus dans les vap. que lui!) - Ha oui! Vraiment sexy, je lui ferais pas mal, non plus! Disons, qu'elle est équipée pour sortir tard!
Mais qu'est-ce que tu lui as raconté à Lolita?
Jos Piton - «Écoute, y faut que ça reste entre nous. S'il fallait que ma femme apprenne ça, je suis mort!
Je lui ai fait quelques compliments un peu osés sur son anatomie et je l'ai invité à sortir. Disons que j'ai essayé de lui faire comprendre qu'on jouerait pas au Parchési!»
Le collègue - «T'as pas peur de te faire prendre par le patron? Qu'est-ce que tu fais si le patron passe pendant que t'écris à la belle Lolita?»
Jos Piton - «Pas de problème! Il y a un petit carré dans le haut de l'écran, tu cliques dessus et l'écran disparaît en une fraction de seconde.
Comme ça, le patron ne voit rien. Pis, tu peux aller voir la fille du Playboy en toute tranquillité! Hic!»
Le collègue - «Ouais, mais si quelqu'un va lire tes messages? »
Jos Piton - «Pas de problème, non plus! J'envoie tout de suite le message à la corbeille et je vide la corbeille chaque soir, comme ça il n'y a plus de trace.»
Ce soir là, Jos est retourné chez lui en chambranlant et en rêvassant aux jolies formes de Lolita. Quelques jours plus tard, Jos Piton recevait, une demande en divorce de sa femme, un grief pour harcèlement sexuel et une lettre de congédiement de son patron pour manquement professionnel grave!
Jos Piton est vraiment dépitonné! Que sait-il passé?
Des questions à plusieurs niveaux
Le scénario fictif qui précède peut sembler complètement farfelu. Malheureusement, il ne l'est pas.
Plusieurs travailleurs qui font l'acquisition d'une connexion Internet ne font aucune démarche pour s'informer des règles éthiques d'utilisation dans l'entreprise.
L'aspect illicite des possibilités de communication de l'Internet semble faire renaître chez certains individus un instinct juvénile.
L'absence fréquente de règles d'utilisation de l'Internet dans l'entreprise, d'informations sur la surveillance informatique, des dangers de hacking ou simplement d'accidents informatiques
peut causer de nombreux problèmes.
De prime abord, les malheurs de Jos Piton sont attribuables à sa négligence et à son comportement professionnel délinquant.
Nous pourrions avoir la tentation de dire avec une certaine dose légitime «Qu'il se démerde avec ses problèmes!»
Mais les aventures de Jos sont aussi le résultat d'un manque flagrant d'informations.
Si cet exemple volontairement amplifié suppose un comportement fautif sur le plan éthique,
il existe plusieurs cas où les nuances peuvent s'avérer beaucoup plus subtiles.
Heureusement, les individus qui utilisent l'Internet ne sont pas tous des compulsifs mais, en l'absence de règles claires, la ligne entre le permis et le non-permis peut s'amincir selon les situations.
Les règles du jeu de l'utilisation de l'Internet ou de l'intranet de l'entreprise de Jos ne lui ont jamais été exprimées clairement.
L'informaticien qui lui a installé son équipement n'a pas cru bon l'informer qu'il y avait certains dangers à utiliser les fonctions de courrier ou de navigation à tort et à travers.
Finalement, Jos ne savait pas que son employeur effectuait une surveillance de l'utilisation des ordinateurs.
Un tel scénario ouvre de multiples questionnements; technique, légaux et éthiques.
- Quels sont les moyens techniques de l'employeur pour surveiller les déplacements et les communications des employés sur l'Internet?
- Quels sont les dangers externes à l'entreprise reliés à l'utilisation de l'Internet?
- Le courrier électronique d'un employé est-il un élément confidentiel?
- La surveillance de l'utilisation des fonctions d'un réseau informatique peut-elle se faire à l'insu des employés?
- Le courrier électronique peut-il servir de preuve légale au tribunal civil ou du travail?
- La récupération d'un courrier électronique par une tierce personne en autorité dans un milieu de travail est-elle légale?
- L'utilisation personnelle des réseaux informatiques en entreprise est-elle une infraction passible de sanction dans une entreprise?
- Quel devrait être le degré de tolérance des entreprises à ce sujet?
- La destruction d'un élément de preuve, tel qu'un courrier électronique, est-elle en soi, une faute professionnelle?
- Dans le cadre du télétravail, la surveillance d'appareil domestique, serait-elle légale?
- Comment mesurer les utilisations professionnelles et personnelles domestiques en tenant compte de la souplesse des nouveaux horaires de travail issu du télétravail?
Ce ne sont que quelques-unes des questions auxquelles, employeurs et syndicats devraient pouvoir répondre dans un avenir rapproché.
Monique Fréchette (mars 1998)
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