Le Site du monde du travail Le site du monde du travail - Accueil
    Je m'abonne à la lettre électronique
    Cliquez ici pour
    Formulaire pour envoyer ce lien à un ami

    Extrait de la Chronique de l'Itinérant électronique
    Volume 5, numéro 22, 30 octobre 2002
    http://www.itinerant.qc.ca/chronique.html

    barre
    cubeAteliers de misère, une forme d’esclavage moderne

    une collaboration spéciale de Brigitte Verdière

    « Sweatshops », « ateliers de misère », « maquiladoras, pour assembler à la machine »... chaque langue a ses mots pour désigner un phénomène qui n’a cessé de se développer : l’utilisation d’une main-d’oeuvre bon marché, corvéable à merci dans les pays en développement. Le Mexique est un bel exemple de l’essor qu’a pris ce secteur depuis son intégration à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), en 1994.


    Les quelque milliers d’ateliers de misère implantés dans le monde emploieraient 27 millions de personnes. L’Amérique centrale et l’Asie sont les régions du monde les plus prisées des investisseurs. Mais ils sont également présents en Afrique et dans certains pays de l’ancienne Europe communiste. Implantées dans des zones franches, les sociétés ne paient pas de taxe aux pays où elles s’implantent. L’apport en capital pour les gouvernements concernés est donc faible. La production est entièrement tournée vers l’exportation. Elle se concentre sur les produits textiles, du cuir, du jouet, de l’équipement automobile, les composants électroniques... Des entreprises aussi connues que Alcoa, BMW, Chrysler, Fisher Price, Nike, Reebock, Sony, Xerox font appel, directement, à des ateliers implantés dans ces zones ou à des sous-traitants qui travaillent pour eux.

    Il s’agit de transferts de production et non de créations nettes d’entreprises et d’emplois. Ainsi, au cours des dix dernières années, quelque 2 300 sites de production auraient fermé aux États-Unis, entraînant la perte de plus de 230 000 emplois. Les emplois créés de l’autre côté de la frontière exigent de faibles qualifications. Les sociétés « étatsuniennes » implantées au Mexique posséderaient, souvent, deux sites : au Mexique, sont effectuées les tâches manuelles et répétitives ; aux États-Unis, les tâches intellectuelles, d’administration, de vente.

    Les emplois créés le sont à des conditions lamentables : semaines de travail atteignant facilement 60 heures ; absence de pauses ; salaires misérables (25 $US par semaine au Mexique, ce qui est toutefois supérieur à ce qui est offert dans des entreprises implantées dans le reste du pays) ; installations sanitaires quasiment inexistantes ; absence de sécurité ; environnement de travail poussiéreux, pollué en cas d’utilisation de produits chimiques ; absence de représentation syndicale, etc. Dans plusieurs ateliers, les portes sont verrouillées durant les heures de travail et les sites des fabriques sont gardés par des hommes armés.

    La majorité des employés sont des femmes, âgées de 18 à 30 ans, n’ayant quasiment aucune expérience antérieure de travail. Près de la moitié d’entre elles sont cheffes de ménage et possèdent un niveau d’alphabétisation assez faible. Les jeunes femmes sont particulièrement surveillées. A l’embauche, les employeurs exigent d’elles des tests prouvant qu’elles ne sont pas enceintes. Elles sont suivies par des médecins qui leur demandent de leur prouver qu’elles ont leurs règles, laquelle preuve peut aller jusqu’à montrer leurs serviettes hygiéniques souillées ! Si elles deviennent enceintes, elles risquent le licenciement. Le harcèlement sexuel de la part du personnel d’encadrement serait monnaie courante.

    Exploitation, récession, réaction

    L’essor économique du Mexique, depuis son intégration à l’Association de libre échange nord-américaine ( ALENA), conclue en 1994 avec les États-Unis et le Canada, est en grande partie dû à ces entreprises installées en zones franches. Tournées vers l’exportation vers les voisins du Nord, elles se concentrent dans les six États frontaliers avec les États-Unis. En 1999, elles occupaient environ 1 million de personnes. La récession économique actuelle a ralenti leur croissance, mais le taux de chômage dans ces zones reste inférieur à celui observé dans le reste du pays. La migration de travailleurs du sud vers le nord se poursuit donc. A Tijuana, en Basse Californie, l’afflux de travailleurs venus d’autres régions du pays pour se faire embaucher dans les maquiladoras a créé une véritable crise de logements. Pourtant, il ne s’agit souvent que de taudis, dépourvus d’eau courante et d’électricité. Les prix sont de quelque 30 % plus élevés dans ces villes que dans le reste du pays.

    A Ciudad Juárez, une ville de l'État de Chihuahua au nord du Mexique, les problèmes sont liés à la sécurité. Une série de meurtres de jeunes femmes non élucidés sévit dans cette ville depuis 1992. Chaque semaine, le corps d’une femme sans vie, portant des traces de brutalités et de tortures, brûlures, amputations est retrouvé. Quelque 300 assassinats et plus de 450 disparitions y ont été enregistrés. Ces meurtres touchent des jeunes femmes, ayant une apparence physique similaire (minces aux longs cheveux longs), étrangères à la ville. Ils sont impunis. Les organisations de femmes mexicaines militent ardemment pour que lumière soit faite sur ces meurtres. Elles proposent de signer une pétition en ligne.

    Martha Ojeda - Photo de David Bacon

    La situation des travailleurs et des travailleuses des maquiladoras est apparue en plein jour en 1999, quand Martha Ojeda, une travailleuse des maquiladoras mexicaines, a fait connaître la situation régnant dans les ateliers lors de la rencontre de l’OMC à Seattle, aux États-Unis. « Nous voulons des emplois justes et non le libre échange », avait-elle déclaré. Martha Ojeda a travaillé pendant 25 ans dans des ateliers de misère. Elle a participé à la création d’un syndicat chez Sony à Nuevo Laredo, s’opposant à la Confédération des travailleurs mexicains (CTM), alors jugée trop proche du patronat. Les travailleurs s’étaient mis en grève. Le gouverneur de l’État avait envoyé la police. Les grévistes les plus actifs ont été licenciés et n’ont jamais plus retrouvé de travail dans la région. Aujourd’hui, Mme Ojeda dirige la Coalition for Justice in the Maquiladoras (CJM), une ONG créée en 1989, soutenue par des organisations religieuses, syndicales, écologistes et féministes du Canada, des États-Unis et de Mexico, basée à San Antonio au Texas.

    Les pays d’Amérique centrale accueillent également de nombreuses maquiladoras. L’Organisation internationale du travail (OIT) les chiffrait à 881 en 1999. L’organisme précisait alors que seules 57 possédaient une représentation syndicale, dont près de la moitié au Honduras et aucune au Guatemala. Une unité qui fabriquait des chemises pour la firme « étatsunienne » Philips Van Heusen avait bien essayé de s’organiser dans la capitale. L’atelier a tout de suite été fermé. Les chefs d’entreprise tiendraient des « listes noires » de personnes à ne pas embaucher.

    Les conditions sont tout aussi difficiles dans les autres régions du monde. En fait, chaque fois qu’un pays, surtout très peuplé, s’ouvre au capital étranger, il attire des firmes étrangères à la recherche de main-d’oeuvre bon marché, qui se déplacent au gré de leurs intérêts.

    Clean Clothes Camapign

    Que faire ?

    Étant les consommateurs de produits fabriqués dans les zones franches, les habitants des pays industrialisés peuvent, dans une certaines mesure, exercer une pression sur les fabricants. Depuis plus d’une vingtaine d’années, à l’initiative souvent de groupes religieux et syndicaux, les porteurs de titres boursiers d’entreprises travaillant avec des fournisseurs de ces zones, tentent d’imposer des Codes de bonne conduite aux entreprises.

    Leur pouvoir tient aux investissements importants détenus, notamment dans les fonds de pension.

    Le 22 mai 2002, les actionnaires de la Compagnie de la Baie d’Hudson ont ainsi soutenu, à 36,8 %, une motion imposant à la compagnie de respecter son code de bonne conduite et d’avoir une politique d’achat « éthiquement » responsable.

    Dans ceux-ci, les commanditaires (des chaînes de distribution très importantes telles Sears, Walmart, la Baie, Carrefour, Auchan...) et des fabricants (Nike, Gap, Reebock, Promodes...) exigent que les entreprises avec lesquelles ils traitent respectent un certain nombre de règles : interdiction du travail des enfants, liberté d’association et de créer des syndicats, normes minimales de respect de l’environnement de travail, salaire décent, etc. Gap est une entreprise souvent citée en modèle pour son Code de bonne conduite. Les militants des droits de la personnes savent toutefois que seules les entreprises acceptant de se soumettre à des contrôles indépendants sont fiables. Des rapports peuvent être demandés à des comités d’experts. Le géant finlandais des télécommunications Nokia vient ainsi de se soumettre à un contrôle des conditions de travail dans ses ateliers implantés dans la zone franche de Manaus au Brésil. Le résultat lui est plutôt favorable.

    Une autre manière d’agir est d’imposer à de gros acheteurs, comme des entreprises, des municipalités, des ministères, de ne plus faire affaire avec des entreprises qui ne respectent pas un nombre minimum de règles de conduite. Il y a deux ans, 86 villes françaises avaient, à l’appel du Collectif français «De l’éthique dans l’étiquette», adopté une motion d’engagement en faveur d’une consommation éthique de la part de leurs fournisseurs de différents produits (textiles, matériel scolaire, etc.).

    Au Canada, la ville de Toronto (Ontario) a adopté une mesure similaire le 1er octobre 2002. Elle concerne les achats de vêtements et uniformes provenant des ateliers de misère.

    Les investisseurs peuvent aussi diriger leurs placements vers des fonds composés de titres de sociétés respectueuses de certains critères. Au Québec, ces fonds sont surtout environnementaux. En Europe et aux États-Unis, ils sont plus diversifiés et excluent les titres d’entreprises oeuvrant dans l’industrie de l’alcool, du tabac, de la pornographie, les articles militaires, etc.

    Enfin, les consommateurs peuvent bien entendu boycotter les produits des entreprises jugées non éthiques. Mettre sur pied de telles actions, en faire la promotion, expliquer pourquoi telle entreprise est plus visée qu’une autre sont toutefois des obstacles auxquels la plupart des groupes se heurtent. Là c’est possible, il est plus facile de se procurer des produits issus du commerce équitable, dûment estampillés comme tels. En Europe, ils sont distribués par la firme Max Havelaar, au Québec par Equiterre. Pour le moment ces produits se limitent au café, au thé, au sucre, au cacao, mais on pourrait imaginer que cette gamme s’élargisse. Le succès de ce commerce ne cesse de croître, à tel point que les gestionnaires d’entreprise estiment que vendre des produits éthiques est désormais rentable. Des sociétés se sont spécialisées dans l’analyse de la politique éthique des entreprises.

    Liens reliés

    Organismes dénonçant les condtions de travail des maquiladoras :

    • De l’éthique dans l’étiquette (France)
    • Clean clothes Campaign (Europe)
    • Maquila Solidarity Network (MSN)
    • Globalexchange
    • Sweatshop Watch publie une liste d’hyperliens très complets sur le sujet.

    Conseils à l’investissement éthique

    • Shareholder Association for Research and Education (Share), Canada
    • Groupe investissement responsable, Québec, Canada :
    • Novethic, France


    Pour des commentaires concernant ce texte, communiquez avec Brigitte Verdière



    ISSN 1481-0069
    © 2002 L'Itinérant électronique enr. - La reproduction est interdite, sauf a des fins non commerciales avec mention de la source.



    [ La Chronique de la semaine ] [ La Salle de presse ] [ Archives de la chronique ]

    Le site du Monde du travail

    Pour toutes informations concernant ce site, contactez nous à mf@itinerant.qc.ca