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Guatemala : Une année noire pour la société civileUn texte de Brigitte Verdière
Extrait de la Chronique de l'Itinérant électronique du 18 janvier 2001
En l’an 2000, les Guatemaltèques ont vécu leur première année complète sous le nouveau régime d’extrême-droite, légitimement élu. Les exactions de
toutes sortes se sont multipliées à l’encontre des acteurs de la société civile. Le mouvement syndical n’a pas été épargné.
En octobre 1999, les élections ont ramené au pouvoir le parti de l’ancien dictateur Rios Montt, le Front républicain guatemaltèque (FRG). Ramiro de Leon a été désigné Président de la république ; Rios Montt est devenu président du Congrès. Le FRG a aussi gagné les législatives. «La société civile se demande comment elle agira dans le futur. Nous serons face à un mur et nous ne savons pas comment nous procéderons» indiquait Miguel Angel Albizures, journaliste et coordonnateur de l’Alliance pour l’impunité, juste après les élections. «Nous ne pensons pas que, dans le futur, la répression viendra du gouvernement central, précisait-il. Le FRG voudra présenter un bon visage sur la scène internationale. Mais nous craignons une réactivation des parties dures de l’armée et des Patrouilles d’autodéfense civile (PAC) qui ont été mises en place par l’armée, à l’époque de la répression, pour mieux contrôler et réprimer les villageois. Déjà elles menacent dans le Quiché, au Péten, à Altaverapaz. Nous avons reçu des menaces. Et comme la justice n’est pas efficace... il y a des réactions des gens, comme les lynchages.» Le mouvement social visé Ces craintes étaient justifiées. De nombreux militants d’organisations paysannes, de femmes, de défense des droits de l’homme, d’indigènes, des journalistes, des syndicalistes ont été, tout au long de l’année, menacés, frappés, enlevés, assassinés. En avril, Mayra Gutierez, professeur à l’Université de psychologie, a disparu. En mai, Norma Elizabeth Rodas Aguirre, représentante de l’Unité d’action syndicale et populaire, au sein de l’Instance multi-institutionnelle pour la paix et la concorde a été la cible de menaces. En juin, Oswaldo Monzon Lima, secrétaire général du Syndicat des pilotes de combustibles d’Escuintla, a été enlevé alors qu’il conduisait son camion sur l’autoroute 82 Puerto Quetzal. En juillet, deux dirigeants de la Coordination régionale de coopératives intérales (CORCI), Maria Elena Mejia et José Alfredo Quino Matzar, ont été assassinés dans la région de Solola. Le même sort a touché Maura Ofelia Corzantes, conseillère de l’université San Carlos et militante du mouvements des femmes, ainsi que Carlos Palma Garcia, étudiant, membre de l’association des réfugés dispersés Ardigua, collaborateur du mouvement paysan, en octobre. Toujours en octobre, plusieurs journalistes ont été frappés par de supposés manifestants... arborant des insignes gouvernementaux, alors qu’ils couvraient les manifestations contre le Congrès. Des hommes d’affaires, des commerçants ont aussi été enlevés et assassinés l’an dernier. Le ministre de l’Intérieur, Byron Barrientos, accuse des militants des organisations du mouvement social de mener une campagne de déstabilisation à l’encontre du gouvernement. Le Président Ramiro de Leon a émis les mêmes accusations envers le Congrès et la Cour suprême. Après avoir fait valider un référendum demandant une purge des éléments corrompus des institutions de l’État, le Président s’est heurté à la Cour Suprême qui a déclaré le référendum illégal. La confusion était totale à l’automne. Et l’impunité toujours réelle. Vitalité des mouvements paysans Malgré ce sombre tableau (encore aggravé par les dissensions internes des partis politiques de gauche), le mouvement social a été actif. Il y a eu plusieurs manifestations pour la Justice et la Démocratie et, les 10 et 12 octobre, des milliers de paysans, hommes et femmes, ont participé à des marches de protestation. Ils répondaient à l’appel de trois mouvements paysans : la Coordination des organisations paysannes (CNOC), le Comité d’unité paysanne (CUC) et la Coordination nationale indigène et paysanne (CONIC). Pendant plusieurs jours, ils ont marché vers la capitale, souvent pieds nus, avec des enfants, n’ayant que quelques tortillas pour les repas. Ils ont bloqué les routes pour faire entendre leurs revendications pour l’accès à la propriété terrienne, la résolution des conflits de terre, le développement rural et l’obtention de salaires pour les ouvriers agricoles. Toutes ces questions doivent obtenir un juste règlement, selon les Accords de Paix signés en 1996. Toutefois l’instance gouvernementale, Contierra, mise sur pied, a peu agi. «Dans la région Ixil, indique Justo Mendoza de Conic, dans une interview donnée au Collectif Guatemala français, il y a une finca très grande, «La Perla». Le propriétaire, Luis Arena, a profité de la guerre pour s’approprier une grande quantité de terres. Or sur cette finca, sont installés quatre villages qu’il voudrait expulser.» Contierra est saisie du problème depuis plusieurs années. Dans un pays qui a vu de nombreuses populations paysannes se déplacer et croître en nombre, notamment avec le retour des réfugiés du Mexique, la question des terres est cruciale. Les soldats et guérilleros démobilisés après les Accords de paix connaissent le chômage, la pauvreté, lesquels sont source de délinquance. Justo Mendoza précise encore que le salaire minimum n’a pas augmenté dans les fincas sous le précédent gouvernement du Président Arzu. Et encore moins avec le gouvernement actuel! «La situation salariale de la femme est encore plus difficile, note-t-il. Son salaire est bien moins régulier et moins élevé que celui d’un homme. Les enfants de huit à dix ans, qui travaillent, ne sont pas rémunérés. On considère qu’ils aident leurs parents. Certes, il y a des inspecteurs du travail, mais ils ne se déplacent jamais dans les champs. Ils ne contrôlent pas réellement les conditions de travail, les horaires, les questions médicales, le respect des conditions de sécurité. Beaucoup d’ouvriers réalisent des fumigations d’insecticides sans se protéger, par manque d’information ou de précaution.» Beaucoup de paysans se sont endettés pour acheter leur terre et tant qu’ils ne remboursent pas, ils n’en sont pas vraiment propriétaires. La terre peut leur être reprise à tout moment. Certaines terres sont épuisées par des récoltes et ne seront pas rentables avant plusieurs années. Toujours les maquiladoras Autre secteur où les conditions de travail sont déplorables : celui des «maquiladoras», ces ateliers de confection, souvent installés dans des zones franches et qui pullulent en Amérique centrale. Le secteur des maquiladoras occupe quelque 80000 personnes au Guatemala. Salaire précaire, conditions de travail épouvantables, absence de droits y sont patents. «Les ateliers sont sommaires. Un maximum d’employés y sont entassés avec leurs machines» indiquait un militant du Collectif Guatemala France dans une enquête menée en 1999. Il ajoutait : «Il n’y a pas d’eau potable. Les bidons d’eau purifiée, peu nombreux, sont réservés à l’équipe de direction. Les ouvriers doivent se contenter de l’eau de conteneurs entreposés à l’extérieur et approvisionnés par la pluie.» Il dénonçait aussi le manque d’aération des ateliers, l’absence d’infirmerie, de garderie, de cantine, le non respect du salaire minimum. L’usine de fabrication de chemises du géant américain du textile Philips-Van Heusen (PVH), qui avait réussi à établir un syndicat, STECAMOSA, a été fermée en 1999, officiellement pour cause de réduction de commandes. «Le mouvement syndical est très faible» disait encore Miguel Angel Albizures en 1999, «alors que la situation économique ne cesse de se dégrader». Il estimait à 86 % le nombre de personnes vivant dans la pauvreté. Pendant ce temps, le Guatemala a, avec le Costa Rica, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua, Panama, signé le 29 octobre dernier, un accord régional d’intégration, créant l’Union Économique d’Amérique Centrale. Ces pays espèrent rejoindre ultérieurement l’accord sur le libre échange et le commerce, Nafta. Reste que la question de corruption et d’impunité est problématique. L’administration Clinton avait prévenu le Guatemala qu’il ne rejoindrait pas le Nafta tant que ces deux fléaux subsistaient. L’administration Bush sera-t-elle aussi ferme? Et quelles chances ont les organisations sociales de réellement faire entendre leur voix? Pour mieux agir, elles ont formé un nouvelle coalition pour combattre «l’accroissement de la violence» et créer une véritable Commission Vérité qui enquêterait sur des milliers de cas de violations de droits de l’homme non résolus. Dans le passé, deux rapports (l’un de l’Église catholique, l’autre de la Mission des Nations Unies, - Minugua) ont déjà dressé la longue liste des exactions commises durant la dictature de Rios Montt. Combien en faudra-t-il pour qu’enfin la situation de ce pays se normalise?
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